L'ange noir

Résumé du roman - L'ange noir (nouvelle version)


Heiner Victor Berger est né à Dresde en 1942, d’un père allemand et d’une mère française. Sous ses premiers pas, le chaos d'un monde, les ruines d’un berceau.


Le poison de l’histoire va lentement se distiller dans les veines de cette génération. Innocente, elle va devoir néanmoins apprendre à vivre avec le poids de cet héritage. 


En février 1945, Heiner et sa mère fuient in extremis l'Allemagne et se réfugient en France. Sans le savoir, chacun emporte son fantôme. Elle, son grand amour. Lui, le spectre de ce père inconnu, universitaire et philologue, qui mourra sur le front russe dans son uniforme allemand. Son corps ne sera jamais retrouvé.


Comment ce père érudit a-t-il pu s'enliser en pareil destin? À quoi sert la connaissance si elle n’empêche pas «ça» et conduit là ?


Sur les terres maternelles, Heiner Victor va lentement se dédoubler. Heiner va vivre dans l’ombre, le silence et la culpabilité de crimes qu’il n’a pas commis et acceptera de porter seul le poids de cet héritage sous l’hégémonie de Victor. 


Ce dernier saura très tôt se grimer des seuls traits français de sa mère et subtilement se glisser dans la peau de multiples doublures. Il vivra dans le déni et la négation viscérale de ses origines allemandes sous le regard silencieux de son double. 


70 ans plus tard, Victor revient à Dresde pour la première fois. La ville, depuis longtemps reconstruite, lui donne une impression de décor de cinéma. Un espace artificiel où semble régner une quiétude amnésique. Pourra-t-il retrouver dans ce décor « fictionnel » les traces d’une réalité passée dont il n’a plus le souvenir ?

 

En quête d’un monde enseveli, Victor va errer dans les rues de la ville. Une rencontre inopinée avec une jeune française va ébranler ses certitudes et la nature de ses pas. Le récit, qu’elle lui fera de son histoire, entraînera Victor dans l’enceinte du camp de Sachsenhausen.


Comment Heiner vivra-t-il cette rencontre, lui qui tel « le masque de fer », vit depuis si longtemps dans le silence de sa geôle ?


À une croisée de chemins, la traversée intemporelle de deux destins où l’amour des femmes transcende les temps, les frontières et les guerres.

Divers extraits du roman - L'ange noir

(nouvelle version)


« (...) Les hommes n’aiment guère se confier. Nous avons si peur de voir nos peaux dénudées sous l’incandescence d’aveux qui trahiraient notre fragilité. Nous qui nous rêvons toujours conquérants, restons cimentés en certains de nos élans. Fidèle compagne, notre lâcheté nous ensable sous nos masques triomphants.(...) »


(…)


« (...) La dernière image que j’emportai de cette Allemagne, fut un ciel d’encre, zébré de guirlandes fluorescentes que je contemplais plein d’admiration de la fenêtre du wagon qui m’éloigna jusqu’à ce jour du lieu de mon enfance. (...) »


(…)


« (…) Je ne sais combien de temps je suis resté le nez collé à la vitre, à contempler ce spectacle nocturne qui s’éloignait au fur et à mesure que notre train avançait. Je me souviens seulement de cette joie qui m’animait et que je voulais à tout prix partager avec ma mère. 


Lorsque je me suis tourné vers elle, elle pleurait. Et dans un geste mécanique, sa main caressait son ventre, habité par la présence embryonnaire de ma sœur. Je ressens encore la profonde solitude de cet instant où je n’avais aucune main à laquelle me raccrocher. 


Je n’eus alors nulle autre voie que celle de cette fenêtre, derrière laquelle cette nuit phosphorescente m’apportait une singulière chaleur réconfortante. Je m’entends encore dire à ma mère, sans détourner le regard de la vitre, « Oh ! Maman. Comme il est beau ce sapin de Noël géant avec toutes ces énormes guirlandes ! » 


Ce fut à cette seconde précise que les lumières du train s’éteignirent et plongèrent notre wagon, soudainement immobilisé en rase campagne, dans une obscurité profonde ; laissant ma phrase suspendue aux guirlandes de ce sapin imaginaire que dessinèrent pour moi en signe d’adieu, les ténèbres de ce ciel allemand. 


Je sentis alors glisser sur mes lèvres la paume moite, pesante et oppressante de ma mère (…) »


(…)


« (...) Papier d’identité s’il vous plait ! À chaque fois je sursautais. À l’école ce fut pire. J’étais encore novice dans ce jeu de cache-cache avec mes deux frontières. Moi seul choisissais de les franchir ; bien souvent à la nuit tombée. Mais la lumière du jour m’obligea très tôt à vivre de façon mensongère sur les terres de ma mère où nous avons fini par nous réfugier. C’était juste après la guerre. C’était en France.


Heiner Berger. Non ! Je m’appelle Victor Berger. Tout était dans la subtilité de la prononciation. À l’écrit, cela ne changeait rien. Tout se passait à l’oral. Si la voix m’obligeait à traverser, contre mon gré, la frontière allemande sous des regards inquisiteurs, ma résistance à prononcer différemment mon nom les entrainait dans ce trouble du langage que l’on nomme gammacisme. Le « g », troisième lettre de l’alphabet grec, était devenu ma croix. Celle que mon père m’avait léguée en me donnant son nom. 


Je ne vous en ai jamais parlé, ma chère Mathilde, mais Heiner Victor Berger est mon nom officiel. Celui qui figure sur mes papiers. Tout le jeu a, jusqu’à ce jour, consisté à évincer le premier pour donner toute sa légitimité au second. Et c’est là, où j’entre en scène sous mon vrai faux nom. 


Heiner Berger est né d’un père allemand. Victor Berger d’une mère française. Victor est mon deuxième prénom, choisi à ma naissance par ma mère en souvenir de ses racines. (...) » 


(…)


« (…) Je glissais indéfiniment sur ce visage énigmatique, insaisissable, sans éclat. À me raccrocher in extremis aux branches sombres de ces petites lunettes rondes qu’arborait ce visage. Deux cercles noirs qui abritaient ce regard impénétrable. Il me faisait peu à peu revenir de ce lointain où mon extrême solitude m’avait quelques instants entraîné, à me glacer les os, à sentir leurs pointes stalactites s’enfoncer dans mes chairs vulnérables, jusqu’à cette lisière où une incommensurable douleur me faisait d’instinct revenir au monde.


Comme j’aimais ces petites lunettes rondes qui trahissaient une vue défaillante et faisaient de cette imperfection mon bonheur simple. Elles humanisaient ce visage et me rendaient un père, loin des clichés dont je l’affublais.  (…) »


(…)


« (...) Apprendre à marcher dans les décombres… Fallait-il autant de temps ? 


La force des racines. On n’y échappe pas. Ne pas savoir d’où l’on vient…Comme cela doit parfois faire du bien. (...) »


(…) 


« (…) Bouches cousues de fils blancs, de fils rouges, de fils noirs ; coutures sanguinolentes recouvrant les corps des amants insouciants, sacrifiant leurs descendants. À hanter mes rêves d’adolescent. À entendre mes cris étouffés qui s’échappaient des clôtures barbelées, derrière lesquelles je voyais s’éloigner la silhouette enlacée de mon père et de ma mère. (…) »


« (…) Quand je fus étudiant, je cherchai inconsciemment à m’identifier à des figures héroïques. Pour cela, j’allais glaner sur les terres de mon père, espérant y trouver de quoi me satisfaire. Mes quêtes me conduisirent à découvrir « La Rose blanche ». Un groupe de résistants allemands, antifascistes que fondèrent deux étudiants, Hans Scholl et Alexander Schmorell, l’année de ma naissance. J’admirais leur courage exemplaire et m’accrochais dur comme fer à leurs idéaux. Ils me donnèrent des forces inestimables et un immense espoir dont toute jeunesse devrait prendre de la graine, dès que les germes du fascisme commencent à poindre sur une terre et tente d’en gangréner les esprits. 


Parmi mes premières conquêtes féminines, je cherchai naïvement une figure semblable à celle de Sophie Scholl, arrêtée par la gestapo et guillotinée avec son frère Hans et la plupart des membres du groupe « La Rose blanche ». Ceux qui échappèrent à cette mort atroce, la trouvèrent dans les camps où ils furent envoyés. Leurs bravoures m’arrachaient les larmes d’espérances que le Reich m’avait ôtées. 


« Die Weisse Rose », mon père ne pouvait ignorer l’existence de ce groupe dont la figure de proue était l’un de ses homologues, l’universitaire Kurt Huber qui fut comme Hans et Sophie, guillotiné. (...) »

 

(…)


«(...) Elle avait relevé sa chevelure brune ; sans doute en raison de la chaleur. Il était donc difficile d’imaginer la longueur de ses cheveux, enroulés sur eux-mêmes et retenus par une attache. Ils n’étaient ni raides, ni frisés, mais indiciblement ondulés. Sa coiffure n’avait rien d’apprêté. On sentait qu’elle avait machinalement fait le mouvement de rassembler ses cheveux à la hâte et les avait à l’aveugle maintenus à distance de sa nuque. Quelques mèches rebelles retombaient négligemment sur un côté. 


Elle avait une peau extrêmement blanche, semblable à celle des gens du nord. Un épiderme sur lequel on pouvait percevoir une légère rougeur qui trahissait les attaques récentes d’un soleil ardent. 


Ses lèvres étaient parfaitement dessinées par un rouge à lèvres rouge orangé qui faisait subtilement écho à certaines couleurs de sa robe. Elle était plutôt jolie, mais je n’arrivais pas à en savoir davantage, son regard étant dissimulé derrière ses lunettes noires, qu’elle n’avait toujours pas ôtées malgré l’obscurité des lieux. 


J’avais à peine fini de passer commande que je l’entendis dire « la même chose que monsieur ». Ce fut à cet instant, qu’elle ôta ses lunettes. (…) »


(…)


« (...) Face à moi, toutes ces photos enfermées en un même linceul, tissé dans la puissance lumineuse d’un obscur noir et blanc. Il était grand temps pour moi de trouver la sortie. Sur le chemin qui y conduisait, je découvris au passage la photo de ce soldat mort, carbonisé dans son uniforme nazi ; recouvert de poussière et dont le squelette crânien portait encore la trace calcinée d’une ancienne chevelure. Quelques touffes éparses, hérissées et desséchées, rappelaient qu’un jour il y eut un corps vivant, enfermé en pareil costume. 


Richard Peter avait figé pour l’éternité ce soldat inconnu qui aurait pu être mon père. Papa. L’envie de t’appeler ainsi pour la première fois. (…) »


(…)


 « (...) Si le mal doit triompher, même les morts ne seront pas en sûreté. » Ces mots de Walter Benjamin me tenaient inopinément la main, à cet instant-là.(...) »


(…)


« (...) Lorsque l’on m’apporta mon café, ce matin je n’étais pas d’humeur au thé, je fus contraint de détourner le regard de cette vue qui m’hypnotisait malgré moi. Ce fut-là, qu’elle m’apparut. Eurydice, sans Orphée, avait réussi seule à revenir du royaume des morts. Envoûtante et vertigineuse apparition, vêtue d’une magnifique robe bleue. Je n’en croyais pas mes yeux. Je n’étais pas musicien, mais si à cet instant l’on m’avait mis entre les mains n’importe quel instrument, j’aurais envoûté la salle de ce restaurant. 


Dès que son regard croisa le mien, il s’illumina. Claire quitta aussitôt la file où elle attendait patiemment son tour pour être placée et se dirigea d’un pas audacieux vers ma table. Elle fut arrêtée en chemin par un serveur. Je n’entendis pas ce qu’il lui dit, mais je la vis pointer un index en direction de ma table. Le serveur fit un signe de tête et la laissa arriver jusqu’à moi. (...) »


(…)


« (... ) Arrête Heiner ! On ne rattrape rien ; même si l’on finit par trouver ce que nous cherchons. On veut savoir. Ce mot nous colle à la peau, à nous faire croire qu’il tente de nous en offrir une nouvelle ; mais cette inconnue nous terrifie car nous ne savons rien d’elle. Alors, on s’accroche dur comme fer à ce vieil épiderme recouvert de toutes nos blessures et nous continuons à chercher pour ne pas être totalement désespéré. (...) »


(…)

 

« (...) Les mains qui caressent un corps s’attachent à la seule surface des peaux, sans jamais penser à ce qu’elles dissimulent. Si l’esprit qui les guide, s’aventurait un peu plus profondément, il comprendrait peut-être. Oui, peut-être… (...) »


(…)


-       Oui, il y a des angles morts. Est-ce l’un d’eux qui m’a aidée à franchir cette porte de fer sur laquelle étaient forgées ces fameuses lettres noires ? … « Arbeit macht frei » … Elles étaient si près... Bien trop près… Je me suis mise à accélérer le pas. Au fur et à mesure que je m’enfonçais à l’intérieur du camp, je sentais en moi une force inconnue. Elle m’aidait à avancer, tel un fantôme au milieu de cette immensité. Je… Je ne pensais pas que c’était aussi vaste. Un champ… À perte de vue. Par endroits, l’herbe avait jauni… Au loin… Une muraille… Un mur… Quelque chose qui encerclait cette vastitude. Et cette chose me disait… Ici, il n’y a pas d’horizon. 


(…)


« (...) Demain n’existait pas. Demain n’avait pas d’importance. Certains moments conduisent sur des seuils que l’on ne franchit qu’une seule fois. Nous aurions beau ensemble revenir sur ce même seuil, aucun autre fragment du temps n’aura le goût de celui-là. (...) »


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